Note du réalisateur
Depuis bientôt un siècle et demi la terre s’électrifie ! Et même si les premiers chantiers pharaoniques de cette révolution sont déjà logés aux «archives» de notre histoire, la progression de cette gigantesque toile d’araignée continue aujourd’hui encore. Depuis l’automne 1882, date de l’apparition simultanée des premiers réseaux à New York, Belgrade et en France, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts… En effet, plus d’un siècle d’inventions nous sépare de ce moment fatidique où la «fée électricité» a commencé à entrer dans les maisons. La liste d’inventions et de progrès est gigantesque et les bouleversements que cela a entraîné sont d’une profondeur insondable ! Or, récemment, en sillonnant les montagnes du Haut Atlas marocain qui sont en train d’être électrifiées, j’ai eu un choc. Un soir, dans une maison de terre d’un de ces petits villages reclus dans la vallée, en scrutant les visages tellement particuliers des berbères qui m’accueillaient et en les voyant hypnotisés par une télévision trônant au centre de la pièce, j’ai eu l’impression de revoir la scène d’«Hibernatus» où Louis de Funès (l’aïeul) se réveille effaré en plein XXème siècle ! Un décalage démesuré entre des hommes et l’époque dans laquelle ils vivent, un voyage dans le temps ! Depuis lors, une image me hante : le toit d’une maison de terre équipé d’une parabole ! Inouïe superposition de deux symboles faisant référence à deux univers quasiment opposés : d’une part le passé (qui est leur présent), l’obscurité, le travail à la main, la lenteur, l’autarcie, l’isolement, la collectivité, l’artisanat, le dénuement, la croyance… Et d’autre part le présent, la lumière, la mécanisation, la vitesse, la globalisation, la communication, l’individualisme, l’industrialisation, l’opulence, le matérialisme… Ce que je voulais filmer en suivant l’électrification de ce petit village, c’est précisément la «rencontre» (la collision ?) entre ces deux univers. Et finalement, le reflet que nous voyons dans ces télés trônant au milieu de pièces quasiment troglodytes, n’est-ce pas un peu le nôtre ? Car l’histoire d’Ifri nous tend un miroir. Elle dessine en creux notre mutation en hommes «modernes» et «évolués» avec tout ce que cela comporte comme questionnement : quelles sont devenues nos valeurs ? Qu’avons-nous dû mettre de côté ou laisser en chemin pour en arriver là ? Dans quelle direction avançons-nous ?